«Alfred Kuen (31 août 1921 – 6 avril 2018) vient de nous quitter dans sa 97e année. Le Forum Emmaüs puise son héritage notamment dans l’œuvre de l’Institut Biblique et Missionnaire Emmaüs (IBME) où Alfred Kuen a joué un rôle central. Nous gardons son souvenir dans l’espérance du Royaume et dans la reconnaissance d’une vie au service du Christ et fondée sur sa Parole. »*

Alfred Kuen ne nous a seulement pas laissé un héritage théologique dans plus de 50 ouvrages sur les grands thèmes de la Bible mais aussi il a aussi countribué à la traduction de la « Bible du Semeur », une bible rédigée en français contemporain, et il s’est beaucoup investi avec d’autres théologiens tels que Sylvain Romerowski.

Alfred Kuen - Naissance 31 août 1921, Décès 6 avril 2018

Voici un bref extrait du livre : « Le sens de la vie »

En se rapprochant de « l’autre bout de la vie »

Puis, lorsque l’on sent peu à peu les forces diminuer et que l’on voit s’approcher « l’autre bout de la vie», s’impose insidieusement la question: Et maintenant? «Ça mène à quoi tout ça?» Dira-t-on comme Maxime Le Forestier: «Je suis né que pour aller sous la terre, et l’oublier avant»? Ailleurs, il confesse: «J’ai connu le temps de la désespérance où l’on s’enlise un peu plus chaque jour, où, les yeux ouverts, on n’attend de la chance plus que la mort si ne vient pas l’amour». La mort, oui, c’est la seule certitude, comme disait Nietzsche, mais les hommes refusent d’y penser. Ils vivent comme si leur existence ne devait jamais avoir de lin ici-bas. Mais parfois cette pensée s’impose quand même. Lors du décès d’un proche ou d’un enterrement, d’un accident auquel on a miraculeusement échappé et où «on aurait pu y rester», ou sans raison, pendant une nuit d’insomnie. Et avec elle vient son acolyte: «Et après ?».

Est-on sûr que «lorsqu’on est mort, on est bien mort» ? Que tout finit << dans le trou » ? Qu’il n’y a pas d’après ?

Une question éminemment actuelle

Pendant de longs siècles, l’homme ne semblait pas particulièrement préoccupé par cette question du sens de la vie. On vivait «en chrétienté >> et l’on estimait qu’elle était du ressort des ecclésiastiques qui ont dû la régler pour vous. Mais, avec l’effondrement de la chrétienté et de toutes les valeurs véhiculées par elle, l’homme s’est trouvé devant un grand vide: la vie n’avait plus un sens défini par une autorité acceptée par tous et qui était partagé par tous. Il est significatif que l’université des Sciences humaines de Strasbourg ait organisé un débat sur « le vide idéologique» qui a suivi l’effondrement du communisme.

L’homme ne se découvre pas seulement en Prométhée, capable de ravir le feu du ciel, mais en Sisyphe obligé de remonter sans cesse la pierre qui dévale constamment de la montagne, Ce n’est pas sans raison que Camus a intitulé son analyse de la société moderne Le mythe de Sisyphe.

Adam Sohaff, un philosophe marxiste polonais, posait les questions fondamentales: «Quel est le sens de la vie ? Quelle est la place de l’homme dans l’univers ?» Il répondait: «Il semble diffcile de s’exprimer scientifiquement sur des sujets aussi nébuleux. Et cependant, si quelqu’un déclarait dix fois que ce sont là de faux problèmes, les problèmes n’en demeureraient pas moins ».7

Nietzsche a prédit l’avènement d’un nihilisme destructeur de toutes les valeurs. Hans Küng a parlé du danger d’une perte totale de sens de notre génération; mais il disait aussi que beaucoup commencent à se rendre compte que des assurances-vie et un compte en banque ne garantissent pas encore une vie heureuse et pleine de sens, et que le standard de vie ne remplaçait pas le sens de la vie (Préface à Krômler, 76 p. 9). Le logothérapeute et philosophe viennois Victor E. Frank disait: « Nous vivons dans une crise de sens très caractérisée, elle est la nouvelle maladie: la névrose noogène, qui est moins une maladie psychique qu’une détresse spirituelle, un vide existentiel. »

Einstein déclarait un jour: « Nous vivons en un temps de moyens parfaits et de buts confus ». R. Ruthe emploie cette image: «La plupart des hommes ressemblent à des voyageurs assis dans un train qui roule vers des buts inconnus. Ils paient leur billet et sont contents de rouler. Ils ne connaissent ni le conducteur du train ni la destination vers laquelle il les mène. Une histoire incroyable -mais vraie » (79 p. 160).

L’Eglise catholique reconnaît aussi que la question du sens de la vie est relativement neuve. Le 2° Concile du Vatican (1962-1965) s’est pour la première fois intéressé au problème du sens. Dans la déclaration sur la relation de l’Eglise avec les religions non-chrétiennes, on pose les questions: «Qu’est-ce que l’homme? Quel est le sens et le but de notre vie? Quel est le mystère ultime et indicible de notre existence: d’où nous venons et où nous allons ‘?» D’autre part, il est affirmé que «Dieu seul est la réponse à l’aspiration la plus profonde du cœur humain. .. Toujours l’homme portera en lui le désir de savoir quel est le sens de sa vie, de son travail et de sa mort. Dieu seul, dans sa révélation, donne à ces questions la réponse exhaustive ».

«Vu le développement actuel du monde, le nombre de ceux qui se posent les questions fondamentales: ‘Qu’est-ce que l’homme ? Quel est le sens de la souffrance, du mal, de la mort ?’ est en constante croissance». L’une des questions qui revient constamment est: « Quel est l’essentiel?» «C’est de ce que nous considérons comme essentiel que notre vie et notre activité reçoit son sens, c’est autour de cela qu’elle tourne… L’essentiel, c’est que Dieu devienne l’essentiel » (H. Gollwitzer).

«La concentration sur ce monde-ci qui, au début, était libération d’un au-delà toujours menaçant, est ressentie par beaucoup de nos contemporains comme une prison. L’art, la littérature et la philosophie du 20e siècle en sont un témoignage écrasant. Leur style, le style du déchirement et de la régression vers les éléments primitifs de l’univers montrent que les démons que l’on a cru avoir bannis sont revenus. On a de nouveau conscience de la déchéance tragique de l’homme, de la culpabilité, du vide et de la désespérance » (Paul Tillich).8

Pourquoi la question du sens de la vie se pose-t-elle avec plus d’acuité aujourd’hui? Parce que toutes les solutions préconisées par les penseurs de tous les temps ont été essayées et aucune d’elles n’a donné le résultat promis. La « déesse Raison » intronisée a engendré la Révolution et la Terreur sans changer l’homme. Remplacer la monarchie par la démocratie, tout en éliminant l’arbitraire d’un pouvoir « de droit divin», a entraîné la lutte des partis et la corruption à tous les échelons. Le rêve de la « société sans classes» et du «paradis socialiste» s’est effondré en laissant des pays exsangues et des vies brisées.

La religion, «opium du peuple» a été balayée sans que l’homme désormais majeur soit plus heureux. Le «retour du religieux» oriente des milliers d’hommes et de femmes vers les voies sans issue des sectes. Le progrès scientifique a, en partie. amélioré la condition humaine, mais il a aussi permis l’anéantissement plus radical de milliers d’hommes et créé des conditions de vie moins favorables: pollutions diverses, alimentation frelatée par l’emploi massif d’engrais chimiques, d’hormones et de sous-produits de l’industrie, réchauffement climatique. Le machinisme et l’automation ont libéré l’homme de beaucoup de travaux fastidieux, mais ils ont eu comme revers le chômage d’une fraction importante de la population. Le temps de travail a diminué, mais les heures récupérées ont souvent contribué à avilir l’homme plus qu’à l’éléver, car les loisirs faciles ont affaibli sa volonté et nourri son imagination de convoitises dégradantes. La richesse des pays industrialisés a partout augmenté pendant que celle des pays pauvres diminuait. Mais sa répartition inégale suscite chez ceux qui en sont privés une frustration qui engendre la violence et un climat d’insécurité.

Tous les buts de vie proposés tour à tour comme panacées des maux de l’humanité se sont avérés fallacieux. Pendant que l’homme luttait pour la conquête de l’un d’entre eux, il voyait un sens à son existence. Même la guerre avait un but: «Pour que nos enfants ne voient plus jamais ça ! ». Leurs descendants constatent aujourd’hui : « Ils ont souffert et beaucoup d’entre eux sont morts pour rien !». Alors pour quoi vivre? «La maladie de cette fin de 20° siècle, disait Paul Tournier. c’est la recherche du sens de la vie ». Et Paul Ricœur: «Il est bien vrai que les hommes manquent de justice et d’amour, mais ils manquent encore plus de signification ».

«La question du sens de la vie met l’homme en question: sa recherche du sens est-elle sérieuse? Si sérieuse que d’après la réponse il serait prêt à changer sa vie?» (1. Amstutz). Jésus a dit: «Qui cherche trouve». Il nous a donc appelés à chercher sérieusement, comme la femme qui avait perdu l’une de ses dix pièces de monnaie (qui constituaient sans doute son collier de mariage), comme le berger a cherché la brebis égarée, comme nous cherchons la clé unique de notre voiture si nous l’avons égarée. Si tel est le sérieux de notre question, si la parole de Jésus est fiable, nous devrions pouvoir trouver la réponse à cette « question des questions ».

Le célèbre Ophtalmologue et philosophe du 18e siècle, Jung Stilling, ami de Goethe et de Herder, disait: « Bienheureux ceux qui ont de la nostalgie, car ils parviendront au port». Cette parole peut nous guider et soutenir notre courage dans ce cheminement à travers les différents sens de la vie que lui ont donnés les uns et les autres jusque vers celui que nous propose l’Auteur de toute vie – donc aussi de la nôtre.

7.A Philosophy anan London, Lawrence & Wishart 1963 p. 34.
8.«Das christliche Verständnis des modernen Menschen » in Das religiôse Fundament des morahschen Handelns T. … Stuttgart, Evang. Verlagswerk l965 pp. 1905.

* Pour en savoir plus de son parcours de vie vous pouvez lire l’article A la mémoire d’Alfred Kuen sur le blog de clc france

Pour plus d’information vous pouvez visiter alfredkuen.com

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